Résolution du Conseil national de PRS 2/3
.......Un an avant
En 2007, le cycle électoral ouvert le 21 avril 2002 touchera à son terme. Une nouvelle phase politique s’ouvrira pour le pays. La préparation de l’élection présidentielle occupe dès à présent toutes les énergies. C’est un événement majeur qui nous interpelle.
La tendance à l’émiettement de la gauche
Partout à gauche, règne la tendance à l’émiettement, à la dispersion, à l’affrontement. C’est vrai par exemple au PS, qui n’avait jamais eu autant de candidats à la candidature en son sein, même en d’autres périodes de gueule de bois électorale et de leadership défaillant (comme lorsqu’Henri Emmanuelli était premier secrétaire). C’est vrai également dans la mouvance du « non » de gauche, chez les Verts, à Attac... On peut y voir une des manifestations de la décomposition d’un système politique dans lequel les frontières entre organisations correspondent souvent à des réalités historiques ou sociologiques dépassées.
Cet éparpillement se nourrit et s’accompagne d’une envolée des sectarismes. Les exclusives se multiplient de toutes parts. Un tel climat est lourd de menaces pour la gauche, car aucune victoire électorale n’est possible en 2007 pour la gauche si elle ne parvient pas à se rassembler.
Les candidats à l’élection présidentielle peuvent difficilement ignorer l’état d’urgence politique que connaît le pays. En témoigne le fait que presque tous cherchent à se présenter à mesure que se rapproche l’élection comme des candidats « anti-système » : aussi bien Royal que Sarkozy, Besancenot que Le Pen, De Villiers que Bayrou… La stratégie convergente développée par Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy apparaît également comme une tentative de réponse à cette crise. Elle prend la suite d’un nouveau paradigme libéral sécuritaire, expérimenté aussi bien à gauche (Blair) qu’à droite (Bush, Berlusconi), qui a fait hélas à plusieurs reprises chez nos voisins la démonstration de sa capacité d’entraînement électoral.
Les propositions de Ségolène Royal illustrent bien cette idéologie libérale-sécuritaire. La question sociale (invalidée car elle reflèterait un « point de vue de sociologue ») s’y trouve de fait évacuée. Ainsi, la proposition de mise sous tutelle des allocations familiales « à la première incivilité » témoigne tout à la fois d’un ciblage social sur les familles les plus pauvres, mais en même temps d’une culpabilisation des parents qui ne tient aucun compte des difficultés sociales qu’ils peuvent rencontrer. Ces mesures arbitraires (à la différence d’un délit, l’incivilité n’est ni définie par la loi, ni punie par la justice) entraîneraient une nouvelle criminalisation de la pauvreté qui rappelle par bien des aspects le capitalisme du 19ème siècle aux prises avec l’essor des « classes dangereuses ».
Ces propositions (il faudrait y ajouter l’encadrement militaire des jeunes « au premier acte de délinquance » ou l’expulsion des délinquants étrangers) rompent avec la pensée socialiste qui refuse de séparer la question de l’ordre social de la question sociale elle-même et qui pense l’émancipation des personnes comme un processus global et non comme un dressage. Elle est en revanche dans la droite ligne du blairisme qui ayant renoncé à changer la société, s’emploie à mater ceux qui perturbent sa « bonne marche ».
Une telle rupture des digues à gauche contribue dramatiquement à installer la politique sécuritaire comme la question politique centrale, conformément à la stratégie de Nicolas Sarkozy. On notera en effet que jamais un ministre de l’Intérieur n’avait ainsi multiplié des lois successives sur des questions identiques (le séjour des étrangers, la délinquance des mineurs), à quelques mois seulement d’intervalle (à peine sa deuxième loi sur l’immigration adoptée, Sarkozy prépare pour la rentrée une énième loi sur la délinquance).
Ayant réussi à amener la gauche sur le terrain de la lutte contre l’insécurité, Nicolas Sarkozy tente désormais de lui contester le terrain social. Le président de l’UMP s’adresse à « la France qui souffre, la France qui va mal, qui vit la précarité au quotidien ». Il appelle à « rompre avec le système économique, politique et social qui a produit le chômage de masse depuis 30 ans » car « les Français ne veulent pas une nouvelle alternance classique mais une rupture ». Il invoque Blum et Jaurès dans ses discours, et même Saint-Just. On retrouve là la stratégie de Jacques Chirac lors de l’élection présidentielle de 1995. Rappelons qu’elle s’était avérée efficace.
Le référendum du 29 mai dernier a été marqué par une repolitisation et une participation record de l’électorat populaire. Le discours libéral-autoritaire apparaît comme un moyen de s’adresser à cet électorat victime du libéralisme sans pour autant remettre en cause les positions des classes dominantes. Il n’est pas sans évoquer une vieille tactique qui consiste à tourner la colère des petits contre les plus petits qu’eux, afin qu’elle ne prenne pas pour cible les privilèges des dominants. C’est la configuration typique des colonies de peuplement, dans lesquelles les « petits blancs », exploités mais dressés à détester les indigènes, se sont montrés encore plus enragés à défendre le système colonial que les gros colons qui en étaient les bénéficiaires essentiels.
En France, la surenchère sécuritaire et l’esprit « petit blanc » trouvent malheureusement une traduction politique dans le vote d’extrême-droite. La ligne libérale-sécuritaire risque donc d’alimenter directement le fonds de commerce du Front national. Engager la course de vitesse avec le FN sur son propre terrain, c’est prendre le risque dramatique de lui rendre la main qu’il avait perdue lors du débat référendaire.
Parce qu’il concentre les contradictions qui traversent la gauche française, le PS est entré dans une phase de turbulences majeures où se jouent une bonne part de son identité et de son avenir.
La campagne de Ségolène Royal s’apparente de fait à un « coup d’état » contre le Parti socialiste : rupture idéologique assumée, contournement systématique de ses structures, nouveaux adhérents qui modifient profondément la mémoire et la sociologie militantes du parti (les nouvelles adhésions sont proportionnellement les plus nombreuses dans les départements riches et ceux qui ont voté « oui » le 29 mai 2005), tentation affirmée du changement de stratégie et d’alliance.
L’un des soutiens les plus actifs de Ségolène Royal, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, Jacques Julliard a résumé l’offensive de Royal comme un « Bad Godesberg à la française ». Son analyse mérite d’être longuement citée car elle décrit bien les enjeux du débat au sein du PS. « En deux coups de cuillère à pot, Ségolène Royal vient de s’emparer d’un vaste territoire jusque là déserté par les autres candidats à l’investiture socialiste : le flanc droit du parti. Le premier remonte au 2 février, quand dans une interview au Financial Times, elle déclara négligemment, comme une chose allant de soi, que tout n’était pas négatif dans l’action de Tony Blair (…) D’un coup, le blairisme qui ne représentait qu’environ 1% dans la militance socialiste française (Jean-Marie Bockel) rejoignait virtuellement les scores qui sont les siens ailleurs. Le deuxième coup a été frappé le 31 mai à Bondy quand la même Ségolène, mettant en cause l’impuissance et les échecs de Nicolas Sarkozy, prit position fermement et même brutalement pour une politique sécuritaire de la part de la gauche. (…) Ségolène Royal vient de rejoindre les rangs de la social démocratie occidentale qui de Clinton à Blair et à Schröder, du Danemark et de la Suède aux Pays-Bas, estime que si des mesures libérales peuvent faire reculer le chômage, pourquoi ne pas les adopter ; que si une poignée de sauvageons pourrit la vie des écoles, des cités et des banlieues, pourquoi ne pas les punir et les rééduquer ? C’est à une sorte de Bad Godesberg rampant, à la française, que nous sommes en train d’assister.(…) Ségolène vient en somme de suggérer que peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape les souris ; que si la gauche et la droite sont fondamentalement différentes, il n’y a rien de scandaleux à ce qu’elles partagent des objectifs communs, et même sur certains points des solutions communes ; et qu’enfin, chasser sur les terres du Front national, comme on l’en accuse, est non seulement loisible, mais nécessaire si l’on veut l’en déloger. Elle considère les Français mûrs pour un changement d’attitude envers la politique. Mieux que cela : mûrs pour le courage politique. Qu’est-ce donc qui pourrait lui faire croire cela ? Un sondage IFOP paru le 19 mai dans Ouest France, et passé trop inaperçu, indique que désormais 61 % des Français (64% à droite, 56% à gauche) estiment qu’il n’y a plus de différence entre les deux camps. (…) A 67%, les Français sont favorables à un gouvernement de grande coalition gauche-droite, à l’allemande. (…) Ce que les Français n’admettent plus, c’est que l’opposition manichéenne gauche/droite continue de paralyser la solution de problèmes où leur collaboration serait nécessaire. Toutes les études d’opinion révèlent qu’il existe une majorité de Français favorables au retour de la gauche aux affaires, mais pas à n’importe quel prix. On doute en particulier que le programme du PS en préparation, mélange, à ce que l’on en peut savoir, de remise à zéro de tout ce qui l’a précédé et de clientélisme dépensier, pourra séduire l’électorat de gauche. Ce n’est pas d’un grand livre de la compassion nationale dont nous avons besoin, mais d’un bouleversement des pratiques politiques. »
Un tel alignement du PS français sur la ligne blairiste constituerait un basculement d’ampleur. Pour se réaliser, il a besoin d’un bouleversement d’ensemble des rapports politiques au sein de la gauche.
L’émiettement de la gauche des ruptures en une multitude de candidatures à l’élection présidentielle est une perspective très inquiétante. Elle conduirait en effet à la négation électorale d’un courant politique qui a démontré à la fois sa capacité de résistance face à la droite et sa capacité d’entraînement populaire et majoritaire lors du dernier référendum. Elle ouvrirait la voie aux partisans, au sein du PS, d’un changement d’alliance et d’un rapprochement avec le centre. Si la dynamique de l’union des gauches était brisée, ce serait un désastre à la fois électoral, social et politique qui laisserait notre peuple largement démuni dans la confrontation avec les néolibéraux.
C’est pourquoi nous apprécions très positivement l’appel à un rassemblement antilibéral de la gauche et à des candidatures communes à l’élection présidentielle et aux élections législatives paru il y a quelques semaines, et signé par plusieurs responsables de PRS. Cette initiative, qui s’inscrit dans le cadre d’une Union dans l’Union, appelant sans ambiguïté au rassemblement de la gauche sans exclusive au deuxième tour de la présidentielle, et se donnant l’ambition d’un rassemblement majoritaire visant à gouverner sur un contenu antilibéral, rejoint notre analyse. Elle est d’autant plus importante qu’elle est soutenue par le Parti Communiste, qui a signé cet appel en tant que tel.
La dynamique de rassemblement impulsée par cet appel s’est malheureusement heurtée à l’attitude adoptée jusqu’ici par la direction de la LCR. Celle-ci, après l’avoir publiquement combattu, a décidé de présenter son propre candidat à l’élection présidentielle au nom du fait que lui seul s’engage à agir « en toute indépendance » vis-à-vis du PS et refuse tout accord de majorité « gouvernementale ou parlementaire » avec ce parti.
Quelle serait la conséquence d’une telle ligne ? Nous connaissons les rapports de force électoraux dans notre pays. Ceux qui disent qu’ils ne veulent pas gouverner avec le PS disent en fait qu’ils ne veulent pas gouverner tout court. Aucune majorité à gauche n’est en effet possible en dehors d’un accord avec le Parti socialiste. Refuser la discussion sur le contenu du programme avec ce parti, c’est refuser d’agir pour que le centre de gravité de la gauche se déplace vers l’antilibéralisme. C’est faciliter du coup le travail des partisans de la ligne blairiste qui comptent sur le seul « vote utile » pour obliger toute la gauche à rallier une orientation qui ne la rassemble pas. C’est prendre le risque de faire gagner la droite alors que la chance est offerte de la priver du pouvoir après avoir résisté pied à pied sur le terrain social et politique depuis 2002. C’est stériliser tout un pan de la gauche des ruptures dans une attitude de contestation impuissante, qui lui laisserait pour seul horizon la délimitation d’un espace électoral sans lendemains.........