Leçons d’Amérique latine pour la gauche française 2/4

Publié le par JLM_JCV

Un véritable apartheid social

Le premier résultat social des politiques libérales fut l'extension considérable du champ déjà vaste de la pauvreté de masse. Depuis les années 1980, le nombre de pauvres en Amérique latine a augmenté de 91 millions et celui des indigents (menacés dans leur survie) de près de 40 millions. En Argentine, le taux de pauvreté passa de 19% en 1999 à 57% en 2002 dans un pays dont le niveau de vie moyen dépassait celui de l’Espagne et du Portugal dans les années 1980. Au Venezuela le taux de pauvreté est passé de 20% environ au début des années 1990 à plus de 50% en 1993 au plus fort de la politique d’austérité. Au Pérou, de 1985 à 1990, le taux de pauvreté du pays a bondi de 41% à 55%. Au Brésil, la très grande pauvreté a explosé : à l’arrivée de Lula au pouvoir près de 10% de la population vivait avec moins de un dollar par jour, le plus souvent en situation de famine. En Bolivie enfin, l’apartheid social recouvre un apartheid ethnique puisque c’est la majorité indienne de la population (65%) qui vit dans la pauvreté et l’économie de survie. Elle se concentre dans les villes de l’Altiplano, et notamment à El Alto dont les 800 000 habitants cumulent tous les facteurs de pauvreté : 75% des familles n’ont accès à aucun soin médical, 40% de la population est analphabète, 20% n’ont ni eau potable ni électricité et 80% vivent dans des rues en terre. Ces exemples concentrent le tableau général. Bien sûr les peuples y ont cherché une issue.

La social-démocratie dans l’impasse

C’est d’abord vers les partis sociaux-démocrates que le camp populaire s’est tourné. Certains d’entre eux avaient incarné la résistance aux dictatures militaires ou étaient les héritiers des luttes décolonisatrices. En Bolivie (MIR), au Brésil (PSDB), au Venezuela (AD) ou encore au Pérou (APRA), ce sont ainsi des partis sociaux-démocrates, souvent affiliés à l’Internationale socialiste, qui promirent de faire reculer la pauvreté « tout en modernisant l’économie » par des mesures de libéralisation. Dès lors, en dépit des alternances électorales, les mêmes politiques économiques ont été poursuivies. Au fil du temps, la donne politique s’est ajustée et les sociaux-démocrates de tout le sous-continent sont entrés dans des alliances avec la droite pour conserver le pouvoir. L’échec de ces politiques finit dans les émeutes, les bains de sang et l’explosion pure et simple du champ politique traditionnel. Dans chaque cas le cycle est identique : une double alternance entre la droite et les sociaux-démocrates appliquant à tour de rôle ou ensemble « la seule politique possible », puis le champ politique explose. Les anciens partis sont harassés, une force nouvelle naît à gauche sur un objectif de refondation de la Nation elle-même.

L’absence de changement politique lors des alternances électorales et l’image d’une collusion générale des partis politiques pour mener les mêmes programmes ont fait émerger des mouvements sociaux massifs. Ils ont été impuissants, dans un premier temps, tant qu’ils n’ont disposé d’aucun outil d’action politique. En Bolivie, ces mouvements sociaux se sont cristallisés autour du contrôle des ressources naturelles par la population et du refus de leur accaparement par les compagnies étrangères. En 2000 se produit d’abord la « guerre de l’eau », autrement dit une révolte des quartiers populaires contre la privatisation de l’eau. Le gouvernement auquel participent les sociaux-démocrates du MIR y répond par l’instauration de la loi martiale et l’interdiction d’émettre aux radios. En 2002-2003, les « guerres du gaz » voient cette fois-ci les populations les plus pauvres tenter un véritable blocus du pays pour empêcher le pillage de ses ressources. Le gouvernement y répond cette fois-ci par l’envoi de l’armée contre les quartiers insurgés faisant ainsi plus d’une centaine de morts en 2003. Au Venezuela, c’est contre la chute du pouvoir d’achat (explosion des tarifs publics et blocage des salaires) que se structure la révolte : le 28 février 1989 - dit « Caracazo » - la foule manifeste pacifiquement à Caracas. Elle est cernée puis massacrée par l’armée en vertu du plan Avila décidé par le président social-démocrate Carlos Andres Perez : 3 000 morts !. En 1992, de nouvelles répressions des manifestations populaires font encore 250 morts. En Argentine, le grand réalisateur Fernando Solanas a montré mieux que quiconque dans ses films la révolte profonde d’un peuple qui affronte le libéralisme à mains nues, sans partis, ni organisations, ni programmes. Le tableau de ces mouvements de Piqueteros est saisissant. Petits commerçants, ouvriers, chômeurs, ingénieurs, enseignants, vieilles dames retraitées, tous se retrouvent pour exprimer le rejet du libéralisme. Des commerçants ruinés reconvertissent les traditionnels maillots de foot en maillots à slogan « Halte à cette politique économique » ou « Libéralisme hors la loi ». Un gérant de Mac Donald évite la mise à sac de son établissement en distribuant gratuitement des boissons aux manifestants et aux grévistes. Des femmes de petits propriétaires empêchent les expropriations ou les ventes aux enchères des terres par les banques en entonnant l’hymne argentin au milieu des tribunaux. Des médecins des hôpitaux publics mettent en place un marché social du médicament pour contourner le marché commercial auquel la moitié de la population ne peut plus accéder. Une société mobilisée de fond en comble contre le libéralisme, mais qui finit aussi par tourner en rond au cri de « Qu’ils s’en aillent tous ». Une impasse politique qui place rapidement les leaders du mouvement social (qui est beaucoup un mouvement de quartiers) devant la nécessité de surmonter leur rejet instinctif du politique pour commencer à construire une véritable alternative politique. Ce processus s’est répété dans plusieurs pays du sous-continent d’autant plus violemment pour le système politique traditionnel qu’il combinait l’insurrection urbaine et le renouveau de l’action indigène. Ce mélange particulièrement détonant reproduisit la figure de l’alliance qui propulsa les luttes d’indépendance nationale et les mots emblématiques de souveraineté populaire et d’égalité des droits qui faisait l’essence de la « loi des Français » exportée par les esclaves...

Le bilan pour la gauche traditionnelle est alors terrible. Dans tous ces pays, l’impossibilité de répondre aux besoins de la population en accompagnant le libéralisme dans le cadre national a concrétisé pour le plus grand nombre l’impasse de la social-démocratie incapable d’ouvrir une alternative et se chargeant de réprimer ceux qui s’y essayaient. Dans ces conditions, à bout de souffle et en bout de course dans nombre de pays, les anciens partis sociaux-démocrates furent tout simplement éliminés du paysage politique, privés de toute base sociale (AD au Venezuela, MIR en Bolivie, Parti Libéral en Colombie). Ailleurs, d’autres sociaux-démocrates n’ont réussi à surnager qu’en occupant l’espace politique perdu par les partis libéraux de droite en déroute. C’est notamment le cas au Brésil ou au Pérou. Là, les candidats sociaux-démocrates (Alckmin du PSDB au Brésil, Alan Garcia de l’APRA au Pérou) sont les candidats qui réalisent en leur faveur aujourd’hui l’union de la droite.

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Publié dans PRS

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