LECONS d'AMERIQUE LATINE pour la GAUCHE FRANCAISE 1/4
Article de Jean-Luc Mélenchon à paraître dans la revue du Parti socialiste mais également et surtout en brochure A5 dans quelques jours .....pour les semaines et les mois à venir... en vente par PRS 67 .....demande et renseignements : prsbasrhin@yahoo.fr
Pourquoi s’intéresser à la vie politique de l’Amérique latine ? Parce qu’elle nous implique. En effet, selon les périodes, ce qui s’y passe nous prolonge, nous préfigure ou nous reprend, nous, les européens. Je veux dire, pour être précis : ceux du sud méditerranéen de l’union européenne. En effet les matrices politiques à l’œuvre ont une trame commune faites d’archétypes idéologiques et des moteurs d’action similaires.. Nous les Français, nous méconnaissons le plus souvent la part essentielle que nous y avons. Et surtout l’inscription de cette dernière dans la longue durée historique.
Le miroir
Dès lors ce qui s’observe là bas fonctionne comme un miroir qui nous dépeint, nous prévient ou nous confirme, avec le décalage de rythme, de forme et même de contenu que la réalité produit toujours, même quand elle se répète. Cet effet miroir d’une rive à l’autre de l’océan n’a jamais cessé depuis la Conquête du nouveau monde. Il s’est approfondi avec la standardisation des modes de production puis celle des moeurs. Il en va de même en politique. Dès lors c’est une exigence urgente d’observer avec soin ce qui s’y passe. L’Amérique latine a été la première a recevoir le choc des politiques néo libérales dans leur version leur plus féroces. Elle est a présent la première à connaître un processus continental de rejet de ces politiques. Différent d’un pays à l’autre, parfois très profondément, ce processus a pourtant des points communs qui peuvent nous suggérer un horizon d’action. En fait il s’agit de la première vague révolutionnaire depuis la chute du mur de Berlin dont on avait dit qu’elle scellait la « fin de l’histoire » c'est-à-dire la fin de toute alternative au système dominant. Hélas, aujourd’hui la pensée politique de la gauche française est quasi totalement européo-centrée. En cédant a ce rabougrissement des centres d’intérêts, le socialisme français réduit ses sources d’apprentissage et appauvrit son imagination politique. Naturellement je mets en garde : aucun modèle transposable depuis l’Amérique latine n’est disponible pour notre action,. Je note que les adulateurs de la social-démocratie européenne ne prennent jamais cette précaution intellectuelle alors même que les structures étatique, partidaire et culturelle de l’Europe du nord sont bien plus éloignées des nôtres que ne le sont celles des républiques de l’Amérique latine.


De la révolution à la révolution
L’évidence espagnole et portugaise de la langue parlée par presque tous et de l’organisation culturelle du sous continent cache aux regards distraits la part française de l’histoire politique latino américaine. Elle est pourtant déterminante. Je ne parle pas des découvreurs français de telle ou telle zone, ni du commerce, ni de l’immigration, quoique l’on ait recensé sur place, avant 1912, une présence représentant 3,4% de la population française. Il s’agit de la participation directe des Français, c’est-à-dire de leurs idées philosophiques et révolutionnaires dans la formation de nombre de nations latinos américaines, puis dans leur développement, jusqu’au point où celles-ci ont été appropriées et développées sur des chemins parfois bien plus fermes et cohérents qu’ils ne l’étaient chez nous. Quelques images émouvantes souvent évoquées signalent cet enracinement oublié par trop d’élites. Ainsi des dizaines de milliers d’Argentins fêtant spontanément devant le palais présidentiel à Buenos Aires la libération de Paris. Ou bien l’indépendance du Brésil célébrée au son de la marseillaise tandis que le drapeau national porte la devise positiviste d’Auguste Comte « Ordre et Progrès ». Je clos immédiatement ces évocations qui seraient trop longues à énumérer. Le plus souvent on sait que Simon Bolivar agissait au nom des principes des Lumières et de ses références à la grande Révolution française. On peut aussi lire sur l’arc de triomphe à Paris le nom du général Miranda qui combattit dans nos armées depuis Valmy et on ouvre alors un chapitre formidable de l’histoire parallèle de la révolution française et des luttes d’indépendance nationale en Amérique latine.
Mais la contribution des Lumières à la culture révolutionnaire latino américaine a aussi des sources directes plus fortes encore. Elles appartiennent à l’histoire enfouie de l’esclavage et de la résistance que les noirs captifs ont opposée, dès la première heure, à leurs oppresseurs. Les marrons, esclaves en fuite, bâtirent de véritables zones autonomes. Ils ne sont pas cantonnés aux seules Caraïbes où la révolution des esclaves finira par créer la République noire d’Haïti. Ils étaient répandus dans toute l’Amérique latine où les esclaves noirs ont été obligés de faire la relève de la servitude des indiens. Dès lors l’abolition décidée par la Convention révolutionnaire à Paris va provoquer une vague insurrectionnelle généralisée qui va venir en appui des luttes nationales et approfondir leur contenu révolutionnaire. Les « négros francés » sont la hantise des possédants et des autorités de toute la région. Rien ne vint à bout de leur indomptable énergie, pas même la honte du rétablissement de l’esclavage par Napoléon. Non seulement les tenants locaux de l’Ancien Régime les exècrent et les massacrent sitôt qu’ils le peuvent, mais les bourgeoisies locales nationalistes ne leur sont guère plus favorables que les bourgeois de Paris a l’égard de la sans-culotterie des faubourgs. Il y avait de quoi. Un exemple parmi nombre d’autres : en 1795, sous le commandement de Victor Hugues qui avait été l’envoyé de la Convention pour promulguer l’abolition dans les colonies françaises des Caraïbes, une troupe guerrière de « négros francés » lance une attaque sur le Vénézuéla pour y établir « loi des Français », c'est-à-dire : l’abolition et la République ! De sorte que ces hommes et leurs idées furent de toutes les luttes de leur temps au cours desquelles se fonda une identité latino américaine distincte de ses racines espagnoles et portugaises. Longtemps encore après, « l’afrancesado » a désigné là-bas comme en Espagne, de manière pas toujours flatteuse, le raisonneur athée sous influence des Lumières. Par contre coup, ni les élites françaises locales, ni les jeunes gens du cru formés dans les écoles confessionnelles françaises, très prisées sur place, n’appréciaient beaucoup l’image sulfureuse de la France révolutionnaire vécue comme le modèle de la République quasi libertaire et anticléricale qu’il fallait éviter de reproduire. De la sorte, ce n’est pas seulement une idée qui a été propagée et réinvestie localement, c’est aussi sa contradiction et les polémiques que les deux provoquent. Je le mentionne pour souligner la profondeur des connivences que nous avons dans nos réflexes intellectuels. Elle prend place dans un cadre plus large où nous partageons déjà, outre la connotation libératrice de l’idée révolutionnaire, une définition de la nation toute politique et non ethnique ou religieuse, et un goût très prononcé pour la formalisation juridique de toutes les relations civiles et sociales. Il s’agit là pour finir d’une trame très structurante pour l’action et la pensée politique. Ainsi quand le président Hugo Chavez lit à la télévision des passages des Misérables et fait une distribution de masse dans les quartiers populaires de cette œuvre de Victor Hugo, il prolonge une vieille histoire. Mais sait-il que Victor Hugo est aussi l’auteur d’une correspondance abondante avec les révolutionnaires latinos américain de son temps qui le consultaient dans son exil à Guernesey ? Noble implication : quand les armées française s’engagent au Mexique pour soutenir l’empereur bidon que Napoléon III y a installé, le poète maintient le lien des Lumières en écrivant une adresse aux révolutionnaires mexicains : « ce n’est pas la France qui vous fait la guerre, c’est l’Empire ». C’est tout ce terreau qui est mis à contribution dans l’actuelle vague de révolution démocratique. Elle nous parle donc une langue familière.
L’ouragan libéral
Sous l’impact de la révolution néo-libérale aux Etats-Unis dans les années 1980, l’Amérique latine a été massivement soumise aux recettes de choc du libéralisme. Déréglementation, privatisation, baisse de dépenses publiques ont déferlé avec l’appui des institutions financières internationales. Enchaînés aux humeurs du capitalisme mondial par la dette et privés de leurs principaux leviers d’action économique (monnaie, ressources naturelles, budgets), plusieurs pays latino-américains furent littéralement martyrisés. Exposés aux crises financières à répétition, ils subirent une aggravation spectaculaire de la déchirure sociale de leur société déjà minées par les inégalités.
Il est frappant de se souvenir que la première expérience des recettes des monétaristes les plus exaltés fut faite au Chili sous Pinochet… Mais la vitrine de la cure libérale des pays latino-américains fut l’Argentine où les solutions de l’Ecole de Chicago furent appliquées autoritairement durant toutes les années 1970 et 1980. Ce n’est pas un hasard si ce fut dans le pays converti le plus précocement et le plus férocement au libéralisme que se déroula la crise financière puis économique et sociale la plus violente du sous-continent de 1998 à 2004. Appauvri par les baisses d’impôts pour les plus riches et réduit à ses seules fonctions répressives, l’Etat y avait perdu toute fonction de stabilisation macro-économique. L’austérité budgétaire empêchait toute relance et l’enchaînement de la monnaie nationale au dollar conduisait à une rigueur monétaire aberrante. Privatisés au profit de capitaux privés étrangers, tous les secteurs clefs du pays (énergie, transports, banques) furent saccagés par la volatilité des capitaux. Résultat : alors que l’Argentine était dans les années 1950 parmi les dix premières puissances économiques mondiales, sa richesse nationale a régressé de 21% de 1998 à 2001, le chômage a bondi de 5% à 23% et les fonctions vitales du pays ont été complètement désorganisées. Des pannes géantes d’électricité et des pénuries d’essence en 2004 ont ponctué la descente aux enfers de la déréglementation généralisée. L’Etat asphyxié ne fut même plus en mesure de faire fonctionner le système monétaire. Alors l’Argentine bascula pendant des mois dans une économie de trocs et d’échanges par des monnaies de substitution. Sous la secousse devenue incontrôlable, la sphère politique se volatilisa avec l’élection de trois présidents de la République en un an.
L’exemple paroxystique de l’Argentine se retrouve sous des formes diverses dans d’autres pays. En Bolivie, la politique de privatisation systématique des compagnies pétrolières, des télécommunications, de l'électricité, de l'eau et du gaz dans des conditions léonines au profit de compagnies étrangères a laissé le pays en ruines. Déjà faible et peu performant, l’Etat appauvri est devenu incapable d’assurer des fonctions administratives aussi essentielles que le cadastre ou l’état civil. Le système fiscal évidemment disparut en grande partie. Les deux tiers de la surface du pays, en Amazonie, ont été soustrait à toute présence de l’Etat de sorte que l’esclavage y a été rétabli de fait dans les grandes propriétés. Après deux bains de sang et deux présidents en un an le système politique traditionnel s’est effondré. Au Venezuela, la combinaison des politiques de libéralisation des prix des services publics et des denrées alimentaires, et de rigueur salariale par le blocage des salaires et la réduction du traitement des fonctionnaires, coula la croissance et engendra une interminable crise sociale. Après l’inévitable période d’émeutes et de scandales de corruption tout le système politique fut volatilisé à la première élection présidentielle suivant ce chaos.
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