Impôts et justice sociale
Membre fondateur dAttac, Vincent Drezet est secrétaire national du Syndicat national unifié des impôts (Snui), membre de lUnion syndicale G10-Solidaires. Il examine ici, pour PRS 67 les déséquilibres engendrés par les choix fiscaux du gouvernement.
Dun côté, un discours dominant qui laisse croire à une confiscation sans retour ; de lautre, le moyen donné à une société dagir collectivement : sil est un sujet qui cultive les paradoxes, cest bien celui de limpôt. Jugé tour à tour douloureux, injuste, indispensable ou légitime, il apparaît comme étant avant tout technique, alors même quil constitue le choix politique par excellence. Limpôt permet à la collectivité dagir, en finançant les politiques publiques déducation, de santé, de recherche ou de sécurité, pour ne citer que ces exemples. Définir les contours de la sphère publique est alors évidemment essentiel : quels besoins sociaux à satisfaire, quels biens et services publics, comment garantir et oeuvrer pour lintérêt général ? Autant de choix de société qui conduisent nécessairement à la question du financement et des modalités de celui-ci. Ainsi, en privilégiant tel ou tel impôt, telle ou telle règle dassiette, on modifie sensiblement la répartition de la contribution entre les catégories de contribuables (ménages plus ou moins aisés, entreprises).
Aujourdhui, les choix fiscaux du gouvernement montrent une volonté de saper toute progressivité de limpôt et de gommer toute idée de justice fiscale dans la répartition de la contribution collective, en application dune concurrence fiscale conduisant à améliorer une attractivité fiscale prétendue insuffisante. Entre la nécessité de financer un certain nombre de missions et les contraintes budgétaires européennes, on assiste à un report de la charge fiscale des ménages les plus aisés et des entreprises vers lensemble des ménages. Une minorité bénéficie des baisses de limpôt sur le revenu et des " niches fiscales " : 10 % des ménages les plus aisés ont bénéficié de 69 % des baisses dimpôts de 2002. Les mêmes 10 % bénéficiaient en 1998 de 86 % des réductions dimpôt et de 36 % des déductions de base. Malgré des " dispositifs dérogatoires ", coûteux et peu efficaces selon le Conseil des impôts (rapport 2003), le gouvernement persiste et signe. Avec la création du Plan dépargne retraite populaire (PERP), un contribuable imposé au taux marginal de 48,09 % et versant 2 000 euros bénéficiera dune économie dimpôt, en droits, de 961 euros. Celui qui ne peut pas épargner naura droit à rien. Limmense majorité des contribuables, elle, na pas les moyens de défiscaliser et subit tout à la fois la hausse de la taxation sur le gazole, le tabac ou les impôts locaux et la paupérisation des biens et des services publics. Pire, la revalorisation réelle dune prime pour lemploi, par ailleurs de plus en plus pensée comme un palliatif de la hausse des salaires, ne sera que de 80 millions deuros au lieu des 480 affichés, soit 9,40 euros par bénéficiaire. Pas de quoi relancer la consommation...
Sans tomber dans la facilité, on pourrait résumer la politique fiscale actuelle en une formule : " Les moins nombreux, mais plus riches, paieront moins. Les plus nombreux, mais moins riches, paieront plus. " Il y aurait alors finalement peu dévolution depuis Leroy-Beaulieu, qui, au XIXe siècle, énonçait ainsi sa conception de la politique fiscale : " Les petits revenus forment de beaucoup la plus grande masse de lensemble des revenus dune nation : si on adoptait un impôt progressif modéré, il ne rapporterait guère plus quun impôt proportionnel ; si lon établit au contraire un impôt à progression rapide et forte, il prélève une telle part du revenu de certaines classes de citoyens quil pousse à la dissimulation des fortunes, à lémigration des capitaux, [...] et quil décourage lesprit dentreprise. " En ce début de XXIe siècle, les termes nont guère changé. La question de lattractivité du territoire, vite résumée à la question de la seule attractivité fiscale pour le capital, elle-même déclinée en " moins dÉtat-solidaire, moins dimpôt pour les entreprises et les ménages aisés ", fait office dalibi. Baisser les impôts rendrait la France plus attractive, ce qui profiterait à la croissance, et, finalement, à lemploi. Mais aucune preuve empirique ne vient étayer cette thèse. Car largument de lattractivité doit être renversé : les infrastructures publiques ou les systèmes déducation et de santé sont autant datouts décisifs pour un territoire à lattractivité globale reconnue. La France est ainsi lun des tout premiers territoires daccueil des investissements étrangers. Lalibi ne tient pas. En réalité, en choisissant de baisser les impôts et de comprimer le secteur public, il sagit doffrir des débouchés aux investisseurs privés et délargir le champ du secteur marchand.
Il est donc essentiel de reconstruire laction publique. Et urgent de défendre un système fiscal qui corrige les déséquilibres actuels. Les choix se portent de plus en plus sur les impôts indirects, par nature plus injustes : la taxe sur la valeur ajoutée représente ainsi 47 % des recettes fiscales. Quant à limpôt sur le revenu (17 % des recettes fiscales), il est attaqué sur tous les fronts : principal impôt progressif de notre système, il est truffé de niches fiscales, et a baissé globalement dans son barème. Tout lenjeu dune véritable réforme consiste à réintroduire plus de progressivité et, en contrepartie, à alléger les impôts indirects. En outre, de véritables moyens doivent être donnés à la lutte contre les paradis fiscaux et la fraude (que le Snui évalue entre 45 et 50 milliards deuros, soit 80 % du déficit budgétaire prévu pour 2003). La mise en place de dispositifs permettant de circonscrire la concurrence fiscale devient également impérative. Autant de pistes qui feraient de la justice fiscale un élément de la justice sociale. Dun côté, un discours dominant qui laisse croire à une confiscation sans retour, de lautre le moyen donné à une société dagir solidairement. Limpôt : pourquoi, pour qui, comment ? Cest ce sujet éminemment citoyen donc Républicain - que nous devons nous réapproprier.