L'ÉMERGENCE D'UNE CITOYENNETÉ EUROPÉENNE
Le NON au projet de Traité constitutionnel exprimé lors du référendum du 29 mai a mis en lumière une nouvelle forme de citoyenneté européenne. Des électeurs traditionnellement absents des débats publics et abstentionnistes (notamment « les classes populaires ») sont passés aux urnes pour rejeter l'Europe de la concurrence libre et non faussée et réclamer dans le même temps d'autres perspectives.
Daprès les instituts SOFRES, IPSOS et CSA, plus de 64% des électeurs de gauche ont voté NON (et seulement 21% des électeurs de droite) ainsi que 79% douvriers, 67% demployés, 69% des salariés en CDD et 71% de chômeurs. Le NON est largement celui des bas revenus, des salariés précaires et des familles confrontées aux difficultés dinsertion de leurs enfants. Alors que ce manque de confiance dans lEurope telle quelle se dessine pouvait les conduire à une forme de fatalisme et de passivité, il sest transformé en une expression citoyenne, que les élites partisanes du OUI semblent maintenant regretter. Lexpérience répétée de léchec, dabord à lécole, puis sur le marché du travail, dans laccès au logement et dans la scolarité de leurs enfants semble produire chez ces « gens-là » une perception du monde et de lEurope qui interdit ou décourage toute anticipation raisonnable de lavenir. Peut-on alors qualifier perfidement et schématiquement de « xénophobe » ce refus de la mise en concurrence des salariés et des précaires dans lEurope ?
Linterprétation politique et journalistique de la demande de protection sociale en terme de protectionnisme et de refus douverture à « lAutre » est contre productive sinon dangereuse pour lavenir de la gauche. Comme le disait déjà Pierre Bourdieu dès 1999, « il nest pas facile, quand on parle dEurope, dêtre tout simplement entendu. Le champ journalistique tente dimposer à tous le choix suivant : être « pour » lEurope, cest-à-dire progressiste, ouvert, moderne, libéral, ou ne pas lêtre, et se condamner ainsi à larchaïsme, au passéisme, au poujadisme, au lepenisme, voire à lantisémitisme ... ». Comme sil ny avait pas dautre option légitime que ladhésion inconditionnelle à lEurope telle quelle est, cest-à-dire réduite à une monnaie unique et soumise à lempire de la concurrence sans limites. Confronté à la réalité sociale et politique en Alsace, le postulat du vote « xénophobe » est largement démenti. Tout dabord, le FN a été quasiment absent de la campagne électorale : les thèmes nationaliste et identitaires étaient beaucoup moins présents en 2005 que pour la campagne de Maastricht en 1992. Ce sont les militants du NON des partis de gauche, des syndicats et dAttac qui ont réussi à imposer un débat sur le contenu du texte soumis au référendum, dans une perspective déducation populaire. Ces arguments ont trouvé un écho chez nombre de nos concitoyens alsaciens qui les ont confronté à leur situation sociale, leurs valeurs humanistes et leur difficulté à se projeter dans lavenir. Le résultat est un NON sans appel dans les cantons populaires et ouvriers dAlsace : sur 15 cantons ouvriers dans le Haut-Rhin, 12 ont donné la majorité au NON ; dans le Bas-Rhin, sur 18 cantons à composition socio-professionnelle populaire, 9 ont donné la majorité au NON.
La campagne des partisans du NON de gauche dans les quartiers populaires et les petites villes dAlsace a été menée sur le projet dune autre Europe plus sociale, dans une perspective clairement pro-européenne, internationaliste, voire altermondialiste. Un nouveau mouvement social sest ainsi dessiné dans le paysage alsacien, associant trois composantes. La composante politique qui regroupe des militants partisans du NON, certains opposés à la ligne officielle de leur parti (Verts, socialistes), dautres qui ont fait campagne dans le cadre de leur parti (PCF, LCR, MRC) ; la composante associative et altermondialiste qui regroupe en particulier différentes organisations de chômeurs, associations féministes, la Fondation Copernic et Attac. Clairement européenne, internationaliste et anti-libérale, cette dernière a mené campagne pour le NON depuis de nombreux mois, dans des réunions-débats, quartiers et marchés selon sa vocation déducation populaire tournée vers « laction » ; enfin, la composante syndicale (CGT, FSU, SUD et FO) qui a clairement marqué son opposition à un texte qui condamne lharmonisation sociale et fiscale « par le haut ».
Ces trois composantes ne se juxtaposent pas mais sinterpénètrent, ce qui donne force et cohérence à ce mouvement. Et, à côté des partis, cest aussi sur ce mouvement quil faudra compter pour faire en sorte que les classes populaires renouent avec la gauche une relation de confiance et despoir. Ces forces citoyennes ont prouvé leur capacité à dépasser le cadre national pour sopposer, à léchelle européenne, à la prétendue fatalité des « lois économiques » avec pour objectif dhumaniser le monde social.
William Gasparini est sociologue, membre du Conseil scientifique dAttac et membre de Raison dAgir