Conseil National PCF 20.11.06 : rapport de MG BUFFET partie 1/3
Cher-e-s camarades,
Nous avons hésité, avant de tenir ce conseil national, mais je crois que dans cette période cruciale, où beaucoup se joue pour le maintien ou non d’une alternative à gauche, nous avons besoin d’être en alerte permanente afin de prendre les initiatives politiques nécessaires.
Je ne vais pas revenir ici sur le dernier Conseil national, le rapport de Françoise, le débat sont notre acquis collectif. Depuis, la désignation de Ségolène Royal n’a pas été une surprise, c’est le moins que l’on puisse dire et pourtant ce fait peut peser lourd sur la réalité future de la gauche.
Le résultat dans ces conditions et son ampleur prend un sens que la plupart des commentateurs ont d’ailleurs relevé depuis jeudi en parlant d’un « tournant », d’une « nouvelle donne » au PS et à gauche. Les prises de position de Ségolène Royal dans sa campagne, y compris celles qui avaient suscité surprise et réserve au sein même de son parti, sont plébiscitées, les voix différentes marginalisées.
Il a souvent été question, notamment dans une première phase du débat interne au Parti socialiste, de « peopolisation » ou de « dictature des médias », comme si cette candidature allait s’imposer contre et malgré les militants. Il est vrai que les ressorts qui ont fait son succès final ne sont pas traditionnels – je vais y venir. Mais il serait erroné de voir dans ce résultat un Parti socialiste pris par surprise. Un très grand nombre de dirigeants de ce parti, à tous les niveaux, a agi en sa faveur. Et le débat a eu lieu. Des arguments ont pu se confronter. Les militantes et les militants socialistes ont fait preuve d’une grande attention dans cette confrontation d’idées qui a d’ailleurs contribué, nous l’avons ressenti, à une certaine politisation du débat à gauche. Cette mobilisation s’est retrouvée dans le résultat : 80 % de participation et la désignation au premier tour de Ségolène Royal avec 61 % des voix. J’ajoute que le sens de ce scrutin est aussi révélé par le score des deux challengers de la candidate socialiste et des projets qu’ils portaient.
Il ne s’agit donc pas d’un phénomène de circonstance. Il prolonge et amplifie un mouvement qui avait conduit le Parti socialiste à parler de « réformisme assumé », c'est-à-dire à revendiquer un « réalisme » qui, au motif de ne pas promettre l’impossible, renonçait de fait à une profonde transformation de la société. Le vote « oui » au référendum européen confirmait ce choix. Le congrès du Mans, le projet socialiste adopté à l’unanimité cet été allaient dans le même sens.
La campagne de Ségolène Royal est allée à la fois dans ce sens, le réformisme assumé, mais a également franchi une nouvelle étape en se libérant du programme du Mans au nom de « la proximité », du « pragmatisme ». Son score, dans ce contexte, montre que nous sommes en présence d’un choix maîtrisé, assumé, à considérer comme tel.
Il est très important de ne pas schématiser et réduire le sens de ce choix.
En premier lieu, il est généralement admis que la préoccupation première, celle qui l’a emporté, a été la recherche de la garantie la plus sûre pour ne pas revivre le 21 avril 2002 et pour battre la droite en 2007. Cela a été le premier critère qui, pour beaucoup, a balayé toutes les autres considérations : quelle est la candidature présentée comme « maximale » contre Sarkozy ? Le « vote utile » a joué à plein.
Comment ne pas voir au travers de ce vote interne tout à la fois l’expression de la volonté impérieuse, de plus en plus partagée et qui grandit au sein de notre peuple, de barrer la route du pouvoir au petit Bush français, de ne pas ressentir une nouvelle fois la honte d’un Le Pen au second tour. Et, indissociablement, comment ne pas voir, accrue par cette volonté, la force de ce mécanisme du « vote utile » dont la campagne du Parti socialiste va assurément utiliser tous les ressorts ?
En second lieu, cette candidature, loin de surfer seulement sur l’opinion, l’interprète et l’oriente, elle est porteuse d’idées et de propositions. Disons-le clairement : elles sont très préoccupantes. La candidate socialiste a commencé sa campagne interne en se référant à Blair, puis l’a ponctuée, semaine après semaine, de propositions abondamment reprises et commentées qui, selon un expert en la matière, Patrick Devedjian, « témoignent d’un glissement de la société vers la droite ». Cette dérive, qui a été qualifiée dans le débat interne de « blairiste », de « populiste », de « conservatrice » ne s’est pas faite à la sauvette. Elle a fait l’objet de nombreux échanges d’arguments. La dernière déclaration de Laurent Fabius pointait ainsi « l’extraordinaire paradoxe que les socialistes choisissent pour leur candidature quelqu’un dont toutes les positions en flèche sont en contradiction totale avec le projet socialiste ». Pourtant, ce sont ces positions qui l’ont emporté Et elles l’ont emporté – l’examen des résultats le montre – avec à l’apport massif des militants socialistes des fédérations les plus populaires. C’est un fait politique.
Des millions d’hommes et de femmes en bute à l’exploitation, à la précarité, aux discriminations, aux licenciements,à l’insécurité ressentent au plus profond d’eux-mêmes le besoin de mesures concrètes, d’autres choix et d’autres pratiques politiques. Dans toutes les initiatives auxquelles je participe, hier encore dans une rencontre avec les salariés d’Aubade, Marie surgelés, Michelin… menacés de licenciements, la recherche de solutions s’exprime, les pistes fusent.
Dans le même temps, beaucoup parmi eux, ont l’impression d’être gommés du débat politique, de la vie politique. A la sortie du meeting de Châtellerault dimanche, une femme m’a interpellée car je n’avais pas traité du problème précis des loyers en me disant « à cause de cela, je ne me suis pas reconnue dans votre discours ». Il y a un besoin de visibilité sur les souffrances sociales, sur la violence endurée au quotidien. Ces exigences, cette reconnaissance appellent des réponses. La droite et l’extrême droite y travaillent, comme on le sait, dans un discours populiste, diviseur et par des actes laminant droits, statuts, acquis, services publics, tout ce qui sert l’intérêt général pour laisser libre cours à l’exploitation au nom de la compétitivité, de la libre concurrence.
C’est un enjeu considérable, primordial pour la gauche de ne pas leur céder, d’apporter à ces colères, ces exigences les réponses démocratiques, progressistes, de justice correspondant à ses valeurs. De le faire, ancrés dans les réalités, même si elles nous déplaisent, mais de le faire en essayant toujours de contribuer au tous ensemble face aux véritables responsables : multinationales, gouvernements libéraux. De le faire en témoignant de réponses alternatives progressistes, en ne cachant pas les difficultés, en sachant parfois être provisoirement à contre courant, pour confronter, faire appel à l’intelligence et rassembler.
C’est ce que nous avons fait, fin 2004 et en 2005, sur le projet de constitution antilibérale et l’Europe. C’est ce qu’ont fait les jeunes contre le CPE.
Or, Ségolène Royal ne prend en compte que les insatisfactions et les solutions immédiatement palpables. « On s’est beaucoup moqué des sondages, mais je suis la candidate des gens » a déclaré la candidate socialiste après sa désignation. Le projet politique porté par cette candidature postule que le bon moyen de gagner en 2007 est d’incarner « l’air du temps », et que celui-ci pousserait, notamment les classes populaires, à un désir tout à la fois de conservatisme social et de renouvellement politique sur fond d’adaptation à la mondialisation capitaliste. Mais ce qu’elle appelle abusivement l’écoute du peuple, voire la démocratie « participative », c’est en fait un renoncement au courage politique pour défendre une politique, des réformes aptes à contrer l’offensive libérale. Sous le nom fallacieux de « démocratie d’opinion », c’est la soumission aux idées dominantes qui progressent malheureusement dans la fraction la plus désemparée de notre peuple. Et quant au renouvellement politique, réellement espéré, il n’est qu’une illusion s’il ne se situe pas sur un renouvellement des idées.
Ségolène Royal n’a pas « dérapé » en abandonnant la lutte difficile pour des réformes profondes permettant de faire reculer l’insécurité dans tous les domaines de la vie et en se plaçant sur le terrain des mesures à courte vue d’inspiration « sécuritaire ». Elle n’a pas « dérapé » en proposant « l’assouplissement » de la carte scolaire plutôt que les moyens considérables qu’appelle l’explosion des inégalités à l’école. Elle n’a pas « dérapé » en validant un soupçon général contre les élus par sa proposition de « jurys » destinés à les contrôler au lieu d’avancer une VIième République.
Le « glissement à droite » de la société n’est pas une réalité inéluctable. Il est l’enjeu d’une bataille politique idéologique, d’une bataille de classe vitale pour notre peuple. On y pousse, on s’y résigne et on s’y coule, ou on le combat. Les choix de Ségolène Royal marque un abandon qui, sur des points essentiels, tourne le dos aux valeurs et aux repères clefs de la gauche.