Leçons d’Amérique latine pour la gauche française 4/4

Publié le par JLM

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Une politique du peuple

Quand elles parviennent au pouvoir, les nouvelles gauches latino-américaines dessinent dans leurs politiques des programmes différents, cela va de soi. Elles n’en ont pas moins en commun quatre points fondamentaux pour rompre avec les méfaits du libéralisme.

La refondation civique des nations grâce à des processus constituants

Les nouvelles gauches au pouvoir ont appliqué à leurs pays la même méthode que celle employée pour refonder la gauche : s’appuyer sur l’implication populaire dans le changement politique et social. La première condition du changement politique est d’abord pour eux l’élargissement continu du corps électoral qui permet de faire émerger le continent civique des pauvres et des indigènes largement tenus à l’écart de l’exercice des affaires publiques dans ces pays. Au Venezuela, le nombre de votants a quasiment doublé depuis 1998 grâce à l’inscription de plusieurs millions de pauvres sur les listes et au recul de l’abstention. Elu la première fois en 1998 avec 3,5 millions de voix, Chavez a été réélu avec 7,2 millions de voix en 2006, avec plus de 75% de participation. En Bolivie, le gouvernement Morales a engagé un vaste chantier pour donner des papiers d’identité et inscrire sur les listes électorales 2 millions d’Indiens (sur 9 millions d’habitants) qui n’ont jamais eu de papiers et ne pouvaient donc être citoyens.

L’étape suivante du changement politique est l’élection d’assemblées constituantes pour redéfinir les principes mis au poste de commande des pays - libéralisme ou socialisme ? -, refonder les règles du jeu et relégitimer toutes les institutions de la vie collective. Après la Constituante vénézuélienne de1998, c’est au tour de la Bolivie d’engager ce processus constituant depuis 2006 et encore plus récemment de l’Equateur avec un niveau de participation au vote stupéfiant même pour les organisateurs du scrutin. Ces processus constituants permettent d’aboutir à des Constitutions qui garantissent à leur tour la poursuite de l’implication populaire et civique dans le changement social. Partout ils sont présentés comme une refondation de la nation elle-même.

La récupération de la souveraineté sur les grands outils de développement et l’appropriation sociale des ressources naturelles 
Ce deuxième point est la conséquence intérieure logique du retour des peuples aux postes de commande des pays. A la fois source principale de revenu et instrument géopolitique à part entière, l’énergie est le principal objet de cette réappropriation sociale de la richesse nationale. Le Venezuela a ainsi repris en main publique la compagnie pétrolière PDVSA en organisant des mécanismes d’affectation de la rente pétrolière au financement des programmes sociaux. Il organise également le retour au monopole de l’exploitation pétrolière avec la nationalisation des compagnies qui exploitent les champs sous-marins de l’Orénoque grâce à des prises de participations majoritaires de PDVSA dans ces compagnies jusque-là contrôlées par une majorité de capitaux étrangers. Afin de faire cesser l’exploitation privée de sa ressource en gaz dans des conditions très défavorables à l’Etat, la Bolivie a aussi engagé la nationalisation des principales compagnies gazières. Après des années de sous investissement des compagnies privées, la reconstruction des infrastructures de l’économie passe aussi dans ces pays par des programmes de nationalisations de certaines compagnies de communication, d’énergie et de transport. Ce processus est également engagé en Equateur. En Argentine, l’annulation de la dette a la même signification. 

La priorité aux plus pauvres : alimentation, logement, santé, éducation pour abolir l’apartheid social

La première réponse des nouvelles gauches latino-américaines à la pauvreté de masse n’a pas été d’abord économique ou sociale mais politique. Cette approche est résumée par la formule de Chavez : « pour régler le problème de la pauvreté, il faut donner le pouvoir aux pauvres». C’est ensuite la condition pour assurer durablement que les intérêts du plus grand nombre restent bien aux postes de commande de l’Etat. Les politiques sociales qui en résultent sont particulièrement audacieuses et globales touchant à la fois l’alimentation (Mission Mercal au Venezuela, plan Zéro faim au Brésil), l’alphabétisation de masse et l’éducation (Mission Robinson au Venezuela et en Bolivie), la santé pour tous avec des centres publics de santé et des médecins de proximité (Mission Barrio Adentro au Venezuela), le logement ou encore le soutien aux travailleurs (hausse du salaire minimum de 35% au Brésil) … Et les résultats sont tangibles : 2 millions d’adultes alphabétisés au Venezuela mais aussi une proportion de personnes vivant avec moins de 1 $ par jour (extrême dénuement) qui est passée d’après le PNUD de 14,7% à 8,3% entre 1998 et 2004. De même au Brésil, l’aide alimentaire apportée à 11 millions de familles pauvres a permis de faire passer le taux de pauvreté de 26,7% à 22,7% de la population au terme du premier mandat de Lula.

Ce recul de la pauvreté est aussi vertueux économiquement puisqu’il a permis de soutenir fortement la croissance de ces pays. Cruel démenti pour les institutions financières internationales, les pays moteurs de la croissance latino en 2005 ont tous d’une manière ou d’une autre réinvesti massivement dans les budgets publics et tourné le dos au consensus libéral. En tête des plus fortes croissances on trouve en effet : le Venezuela (18%), l’Argentine (8%) et le Brésil (5%).

L’affirmation du droit à décider d’après ses propres besoins de développement face à la superpuissance nord américaine et aux institutions financières internationales

Ce point est la conséquence extérieure du programme de récupération de leur souveraineté par les peuples concernés. Cela conduit ces pays à refuser la libéralisation commerciale américaine à l’image du front Venezuela-Brésil-Argentine qui a fait capoter la proposition états-unienne d’ALCA (en français, la ZLEA, Zone de libre-échange des Amériques) au sommet de Mar del Plata en 2005. Cela les conduit aussi à une prise d’autonomie effective face aux institutions financières internationales qui avaient conduit leurs pays à la ruine : remboursements anticipés au FMI par le Venezuela et le Brésil (pour économiser les intérêts) ou même refus pur et simple d’honorer une partie de la dette par l’Argentine. La recherche de l’indépendance dans le développement conduit aussi ces pays à explorer plusieurs voies originales d’intégration régionale, du marché commun du MERCOSUR à l’ALBA (Alternative bolivarienne pour les Amériques) - qui regroupe Venezuela, Cuba, la Bolivie et l'Equateur et préfigure un système d’échanges coopératifs non marchands entre les états - , en passant par la coopération intergouvernementale de la Communauté andine des nations. Parmi ces nouvelles gauches au pouvoir en Bolivie, au Venezuela ou au Brésil, tous font aussi le constat de l’essoufflement des intégrations purement commerciales et intergouvernementales (CAN, Mercosur) et de leur incapacité à déboucher automatiquement sur une intégration politique. Alors que dans les pays dirigés par ces nouvelles gauches, les questions militaires et de conflits de frontières sont à vifs, le nouveau nationalisme de ces pays refuse toute perspective guerrière, traditionnellement au cœur des nationalismes de droite. Pour eux, l’indépendance et la puissance nationale sont avant tout des instruments pour restaurer la souveraineté du peuple sur des sociétés et des économies balkanisées par les intérêts privés et les capitaux étrangers. Ils renouent ainsi avec les sources de gauche du nationalisme issu de la Révolution française, écartant résolument les dérives droitières et xénophobes dans lesquelles finit toujours par sombrer le nationalisme européen. Leur nationalisme n’est donc nullement incompatible avec un projet ambitieux d’intégration régionale comme l’ALBA développée par Chavez. Inspiré par la Révolution française, le nationaliste Bolivar affirmait dès le début du XIXème siècle que la dispersion des Latino-américains en d’innombrables poussières de peuples était le meilleur rempart des puissances coloniales de l’époque. Ainsi l’actuel projet bolivarien revisite-t-il aussi le projet jacobin issu de la Grande Révolution de 1789-1793 : seule la souveraineté absolue du peuple peut rompre les oppressions économiques et seule l’union consciente de peuples libres peut faire reculer la domination étrangère, en l’occurrence celle des Etats Unis.

Quand elles exercent le pouvoir, les nouvelles gauches latino-américaines sont aussi confrontées à terme à la même impasse que les sociaux-démocrates auparavant : l’impossibilité face à la contrainte extérieure, notamment états-unienne, d’ouvrir une véritable alternative au libéralisme dans un cadre strictement national. Certes, les pays les plus puissants comme le Brésil ou le Venezuela peuvent arriver à ouvrir seuls des brèches dans le modèle libéral, parfois même au détriment de leurs voisins. C’est pour cela qu’à l’échelle du sous-continent, l’alternative progressiste n’est pas viable sans une intégration régionale beaucoup plus poussé. Elle servirait à la fois de bouclier protecteur pour les premières réalisations alternatives et de point d’appui pour les pays où la gauche est encore en quête du pouvoir. L’intégration démocratique du sous-continent latino-américain est ainsi le principal défi que les présidents Lula et Chavez, Tabaré Vasquez, Morales et Correa veulent affronter pour que leurs pays tournent durablement la page du néolibéralisme. Ici le souci de ne pas réduire l’intégration à sa dimension économique mais de commencer dès à présent la mise en place d’instruments politiques démocratiques contraste avec l’aveuglement européen sur ce sujet...

Au total la leçon latino américaine contient une méthode d’action, la révolution démocratique et l’implication populaire. Elle affirme comme priorité la mise en mouvement des plus pauvres et désemparés. Elle assume un programme d’action économique basé sur la récupération de la souveraineté populaire dans les domaines essentiels de la vie en société et sur les biens publics du pays. Ce que j’en ai montré succinctement me semble valoir mieux que le mépris et l’ironie mal placée que j’ai souvent constaté dans certains milieux dirigeants de la gauche européenne en réalité très peu et très mal informés. Et dans tous les cas j’ai la certitude que nous y trouverons une inspiration féconde. Encore faut-il vouloir changer le monde.

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Publié dans PRS

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