EPS, Europe et Traité constitutionnel : une harmonisation « par le bas » recalée
La plupart des professeurs dEPS ignorent quil existe une politique européenne en matière déducation physique. Si en matière déducation, le champ dintervention est, dans les textes législatifs européens, très limité, comment expliquer certaines des convergences qui se dessinent dans lévolution des politiques éducatives appliquées à lEPS mises en uvre dans les pays européens ? Même si léducation physique scolaire relève de la compétence des Etats, un nouveau modèle éducatif européen simpose progressivement sans dire son nom.
Malgré la diversité des situations éducatives nationales européennes et sous la pression commune des politiques sportives, une tendance semble se dessiner : lE.P.S sort progressivement de lécole par des dispositifs doptions et le recours croissant à des personnels non enseignants. Par ailleurs, malgré lexistence dans de nombreux pays dobligations légales en matière dEPS à lécole, la mise en uvre effective de cet enseignement de cette matière ne répond pas, dans bien des cas, aux attentes ou aux obligations en vigueur. On assiste alors à une réduction de la dotation horaire, une absence dévaluation officielle, un détournement des ressources à dautres fins, un manque de moyens matériels et un recours de plus en plus fréquent à des bénévoles dans les cours dEPS. Cest dans ce contexte quémerge " lidée " du Ministre François Fillon (dans son projet de loi dorientation pour lavenir de lécole) de supprimer le caractère obligatoire de lEPS au brevet des collèges et de sortir lEPS du socle commun des matières indispensables. On remarque en effet au niveau européen que certaines missions de service public de lEducation Physique scolaire tendent à être progressivement déléguées au secteur privé non marchand. Par exemple, les Etats européens confient de plus en plus des missions déducation par le sport (traditionnellement assumées par lEPS) au secteur sportif associatif. Cest ainsi que le Ministre de lEducation Nationale peut présenter son programme dacquisition " dun socle minimum " doù serait exclu lEPS comme la mise en uvre dune politique européenne qui simposerait par la force de lévidence, alors quelle est incontestablement fondée sur des choix idéologiques.
LEPS serait-elle alors lune des matières-laboratoire (avec les matières artistiques) du projet de libéralisation du service public déducation à léchelle européenne ?
Selon Pierre Bourdieu, " lEurope ne dit pas ce quelle fait ; elle ne fait pas ce quelle dit. Elle dit ce quelle ne fait pas ; elle fait ce quelle ne dit pas. Cette Europe quon nous construit, cest une Europe en trompe lil ". Loin de se cantonner aux seules grandes actions de principe (promotion des échanges sportivo-culturels, mobilité des enseignants, des étudiants et des sportifs, rapprochement des peuples notamment des jeunes- par le sport), la politique éducative, et notamment celle de lEPS, est devenue lune des composantes des " réformes structurelles " dinspiration néo-libérale : démantèlement puis disparition des services publics, régionalisation des compétences en matière déducation, réduction du nombre denseignants, mise en concurrence des établissements scolaires publics avec les établissements privés, délégation et externalisation de prestations pédagogiques, autonomisation des établissements, mise en avant à léchelle européenne des services dintérêts économique général (SIEG) se substituant aux services publics. Dans ce contexte de privatisation des services publics (Poste, EDF ), la conception de lécole est clairement utilitariste et inscrite dans une logique purement économique.
Lintégration dun article sur les services dintérêt général (III-6) était pourtant présentée par les tenants du " oui " au référendum du 29 mai 2005 comme une avancée importante pour les services publics. Or, dans le Traité constitutionnel européen, les SIEG restent soumis aux règles de la concurrence et les aides qui " faussent ou qui menacent de fausser la concurrence " sont proscrites. Léducation est-elle exclue du champ de la concurrence ? Rien nest moins sûr !
Dans le domaine des activités physiques, cette réduction de laire demprise de lEtat saccompagne dune délégation de certaines missions éducatives au mouvement sportif. Ainsi, même si pour linstant, le Traité de Nice ne prévoit pas de politique en matière sportive (hormis si le sport constitue une activité économique, dans le cadre de l'application du Traité de Rome), diverses initiatives peuvent néanmoins être mises en uvre dans le cadre des actions communautaires. Par exemple, le Parlement et le Conseil européens ont décidé de faire de l'année 2004 une "année européenne de l'éducation par le sport". Doté d'un budget de 11,5 millions d'euros, ce programme européen visait à encourager la coopération entre les institutions éducatives et les organisations sportives et à promouvoir les valeurs éducatives et sociales de l'activité sportive. Le problème est que, parallèlement à cet encouragement (louable) à une prise en charge de questions éducatives par le mouvement sportif, on remarque dans le même temps que lEPS connaît un déclin et/ou une marginalisation dans plusieurs pays européens. Menée par un groupe dexperts du Comité pour le Développement du Sport (CDDS, Conseil de lEurope), une enquête réalisée en 2001 révèle des déficiences pour ce qui est de la place occupée par léducation physique dans lemploi du temps, de son statut, des ressources matérielles, financières et humaines allouées, des problèmes liés aux sexes et aux handicaps ainsi que de qualité de la prestation pédagogique. Ces constats furent confirmés dans les Conclusions de la réunion informelle des Ministres du Sport à Varsovie les 12 et 13 septembre 2002. Les ministres des pays membres du Conseil de lEurope reconnaissent le déclin dans la qualité et le temps consacrés à lenseignement de léducation physique et du sport chez les enfants et les jeunes dans les écoles. Cette marginalisation de lEPS est dailleurs confirmée à léchelle mondiale par une étude internationale portant sur létat et le statut de léducation physique dans les écoles (Hardman et Marshall, 2000).
Face aux difficultés que rencontre lEPS à léchelle européenne et à la nouvelle prise en charge des questions éducatives par le mouvement sportif, quelle sont les réponses que voulait nous apporter le projet de Traité constitutionnel européen ? Quelle politique publique de léducation nous proposait-il ?
Léducation était dabord considérée comme un domaine relevant essentiellement de la responsabilité nationale. Larticle III-282 du Traité (partie III, Chapitre V, section 5) stipulait que lUnion " respecte pleinement la responsabilité des Etats membres pour le contenu de lenseignement et lorganisation du système éducatif ainsi que leur diversité culturelle et linguistique ". Mais, dans le cadre de domaines où " lUnion peut décider de mener une action dappui, de coordination ou de complément ", larticle rajoutait un aspect intéressant qui montre que seule léducation par le sport relèverait dune politique européenne : " Lunion contribue à la promotion des enjeux européens du sport, tout en tenant compte de ses spécificités, de ses structures fondées sur le volontariat ainsi que de sa fonction sociale et éducative ( ) Laction de lUnion vise à développer la dimension européenne du sport, en promouvant léquité et louverture dans les compétitions sportives et la coopération entre les organismes responsables du sport, ainsi quen protégeant lintégrité physique et morale des sportifs, notamment des jeunes sportifs ". Dans un contexte européen où laccès aux activités physiques et sportives " volontaires " est encore et toujours inégalitaire et où se posent de manière de plus en plus criante les problèmes de surpoids, dobésité et de sédentarité des enfants et adolescents, où est la politique européenne volontariste en matière déducation physique obligatoire pour toutes et tous ? Le TCE ninvitait à aucun processus de convergence des missions de service public de léducation, des contenus (notamment en EPS) et encore moins de lorganisation des systèmes éducatifs. Seule une politique commune de lenseignement supérieur (cf lharmonisation des systèmes universitaires européens avec le LMD), de lenseignement professionnel et de la formation continue (destinée essentiellement à adapter le " capital humain " aux évolutions du marché du travail) existe. Associée au programme de délégation de léducation par le sport au mouvement sportif mise en uvre dans de nombreux pays européens, on saperçoit que la politique commune en matière déducation corporelle obligatoire nest pas très contraignante.
En réalité, le TCE nous proposait principalement un modèle économique où " la concurrence libre et non faussée " restait le principe dominant répété à satiété, reléguant alors les services publics (dont le service public déducation) à la " bonne volonté " des politiques nationales. Ainsi en est-il de lenseignement de lEPS. Quand il sagit de faciliter le fonctionnement du marché, le Traité constitutionnel européen fixait des critères impératifs et rigides. Par contre, dans le domaine éducatif comme dans celui du droit social et de la fiscalité, cette Constitution nous proposait une harmonisation minimale. Faute de projet politique commun, en matière déducation comme en matière sociale, le projet du Traité ne disait pas tout mais laissait faire, dans la logique dune Europe libérale. Chaque pays en Europe aura la liberté de confier la responsabilité des services publics dans des proportions variées à lEtat, aux collectivités locales ou à des délégataires privés. Pour lEPS, matière scolaire considérée par les libéraux comme trop coûteuse et hors du socle des enseignements " indispensables ", cette politique se traduira inévitablement par un désengagement progressif dun Etat qui naura ni les moyens législatifs ni la volonté politique dassurer (dans de nombreux pays de lUnion européenne) une éducation proposant à tous les jeunes européens une culture corporelle et sportive commune et de qualité.
William Gasparini
Maître de conférences en STAPS (Université Marc Bloch de Strasbourg)
et membre du Conseil scientifique dAttac France