Fidel Castro, socialisme et liberté de conscience

Publié le par ResPublica

extrait de ResPublica n° 461 du 06.08.06, pour réagir : envoyez un courriel à la rédaction à
evariste@gaucherepublicaine.org.

"Ce qu’espèrent les dirigeants américains depuis près de cinquante années va peut-être se produire : Fidel Castro ne sera peut-être plus à la tête de Cuba d’ici peu, plongé depuis maintenant plusieurs jours dans un coma qui pourrait être définitif. Certains, rêvant d’y réintroduire le capitalisme sauvage, décrivent Cuba comme le dernier goulag du monde avec la Corée du Nord.

D’autres en donnent une vision paradisiaque, et, sous prétexte que le « lider maximo » a été le cauchemar des neufs présidents américains qui se sont succédés depuis son arrivée au pouvoir, en 1959, se refusent à toute critique qui risquerait de désespérer les « anti-impérialistes » de la planète.

Près de cinquante ans après l’arrivée de Castro au pouvoir, qu’en est-il de la réalité ? D’abord, alors que l’URSS s’est effondrée, que le communisme n’a pas résisté, en Europe, à la chute du Mur, Cuba est encore présent.

Haïti, son voisin, est toujours dans une grande pauvreté, un taux d’analphabétisme énorme, une mortalité très élevée et une violence quotidienne qui se traduit par une grande insécurité pour les populations.

Grâce à une volonté politique sans faille, le régime cubain a vaincu, dans les années 1960, en quelques années, l’analphabétisme et a organisé un système de santé accessible à toute la population.

Jamais Cuba demeuré sous le joug des Etats-Unis, sous le capitalisme, n’aurait été capable de réaliser ces deux hauts faits que seul un régime socialiste pouvait concrétiser.

L’éducation a permis aux femmes cubaines d’accéder à des postes de responsabilité. La maîtrise de la contraception leur a permis, dans un pays où la sexualité a toujours été très libre, de vivre pleinement des vies de femmes sans subir des grossesses à répétition les cantonnant dans le seul rôle de mère.

Les noirs descendants d'esclaves africains (25% de la population) ont accédé en 50 ans, sans mesures de discrimination positive, à tous les postes de responsabilité du pays.

Naturellement, les Etats-Unis n’ont eu de cesse, pendant près de cinquante ans, de déstabiliser le régime cubain, multipliant tentatives de débarquement et sabotage économique, dont le maintien toujours actuel de l’embargo sur La Havane.

Longtemps, l’URSS, ravi de cette épine plantée dans le pied de son rival américain, a choyé le régime cubain. Cela obligeait-il Fidel Castro à approuver l’intervention soviétique à Prague en 1968, quelques semaines après avoir insulté le mouvement étudiant de mai 1968 en France ?

Certes, Cuba n’a jamais été un immense goulag. Mais la direction communiste a connu elle-même nombre de purges à répétition, des procès fabriqués (comme celui d’Ochoa) et des exécutions. Des opposants sont en prison, et il vaut mieux être hétérosexuel qu’homosexuel à La Havane.

D’où la question que nombre de marxistes, souvent obnubilés par les seuls rapports de classe, ont souvent occulté : peut-il y avoir le socialisme sans la liberté de conscience des citoyens ? Le socialisme, cela peut-il être le parti unique, et des élections où les élus présentés par ce parti unique sont élus à 99 % des voix ? A ces questions, les républicains répondent clairement NON !

La lutte contre l’analphabétisme et la culture de masse donnée au peuple cubain est un acquis de la révolution socialiste, mais l’interdiction de la libre critique et de la pensée libre, quelle que soit la situation économique et géopolitique, ne peut qu’être un frein à ce qui doit demeurer l’objectif de tout militant qui se réclame des valeurs de la gauche : l’émancipation de l’individu dans un système de justice sociale.

Certains marxistes appellent avec mépris « démocratie bourgeoise », les élections démocratiques, le pluripartisme, la liberté syndicale, la liberté d’association, la pluralité de la presse, le droit à la libre critique de tous les dogmes, y compris de celui qui est au pouvoir, et le droit de quitter librement son pays quand on veut aller vivre ailleurs, et qu’on peut y être accueilli.

Ces choses n’existent pas à Cuba, et c’est le principal échec de Fidel Castro.

Les Etats-Unis se sont opposés par tous les moyens, pendant des décennies, à ce qu’un second Cuba s’implante en Amérique centrale ou en Amérique du Sud.

La participation américaine au coup d’Etat de Pinochet contre le Chili de Salvador Allende, en 1973, en est l’illustration la plus visible, ainsi que le financement de la « Contra » contre le régime sandiniste du Nicaragua, dans les années 1980.

Ils voient pourtant aujourd’hui arriver au pouvoir, par les voies démocratiques, des régimes dont ils ne souhaitaient absolument pas la victoire..

Depuis quelques années, les victoires du syndicaliste brésilien Lula, du président bolivien Evo Moralès et surtout celle du président vénézuélien Chavez, que les Etats-Unis ont tout fait pour déstabiliser, sortent le régime cubain de son isolement, face aux Etats-Unis, modifiant les rapports de force dans cette région.

Nul doute que le vieux leader cubain, célèbre par des discours qui duraient rarement moins de quatre heures, se sera réjoui, lors de ces derniers mois, de cette nouvelle donnée… et de l’arrivée au pouvoir de dirigeants qui ont été baigné, toute leur enfance, dans le modèle cubain et les espoirs qu’il a suscité.

La seule liberté absolue de conscience que Fidel Castro accordait à ses concitoyens était celle de croire, ou de ne pas croire. Contrairement aux bureaucrates staliniens, il n’a jamais interdit la pratique de la religion, dans une région fortement marquée par le catholicisme. Mais cela l’obligeait-il à décréter trois jours de deuil pour la mort de Wojtyla, il y a un an ?

Ajoutons que, non seulement il n'ya pas eu d'interdiction du "culte publique" religieux, mais la Franc-maçonnerie cubaine est toujours vivante et en pleine activité (alors qu'elle a toujours été interdite dans les régimes communistes), et forme une partie des cadres du régime, sous l'égide des nombreuses statues de José Marti, héros de l'indépendance cubaine, et organisateur de la franc-maçonnerie cubaine (il va s'en dire que la franc-maçonnerie cubaine est liée au GO français et est honnie de la franc-maçonnerie américaine).

Sur le sujet du rapport aux religions, l'ami de Fidel Castro, Hugo Chavez, dont chaque démocrate ne peut que soutenir l’action de redistribution des rentes pétrolières aux pauvres de son pays, contre les intérêts américains, est-il obligé, sous couvert de lutte contre l’ennemi commun, de fraterniser publiquement avec le fasciste et antisémite président de la « république » islamique d’Iran ?

Sans doute la disparition future de Castro sera-t-elle une donnée nouvelle à Cuba. Mais sachons lui reconnaître quelque chose. Il y avait un côté village gaulois dans sa conception des rapports avec les Etats-Unis, et il a rendu une grande fierté aux Cubains, ravis de voir le principal dirigeant d’un si petit pays ne pas céder à la pression de la première puissance économique mondiale. Le rapport du peuple cubain à Fidel Castro est un mélange charnel où la haine et l’amour peuvent parfois cohabiter.

Souhaitons au peuple cubain de savoir résister à l’offensive du libéralisme sauvage, tout en sachant gagner des espaces de libertés de conscience que Fidel Castro n’a pas jamais voulu leur accorder."

retrouver régulièrement la chronique d'Evariste (reproduit ici avec l'autorisation de la rédaction) sur ResPublica - le journal du réseau  la Gauche républicaine, laique, écologique et sociale toute les semaines sur www.gaucherepublicaine.org

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