Le sport intègre-t-il vraiment ?
"Le monde politique" (de droite comme de gauche - excepté l’extrême gauche, ) semble beaucoup attendre du sport (notamment le football) là ou d'autres politiques éducatives, d'emplois, ou de la famille ont apparemment échoué. Il est vrai que le football a des vertus en matière de socialisation qui ne sont plus à démontrer (solidarité, mélange social, « métissage » …) mais celles-ci sont généralement amplifiées par les médias au point de nous laisser croire que le sport serait le facteur d’intégration par excellence. Cette affirmation est-elle fondée ? Puissant facteur de cohésion (surtout chez les jeunes, notamment les garçons), le sport semble effectivement permettre la réussite de quelques-uns, malgré des origines ethniques, culturelles et socio-économiques qu'ailleurs on stigmatisera. Les exemples de Zinedine Zidane, Abdelatif Benazzi, Brahim Asloum, Mehdi Baala et d'autres (essentiellement dans le football, le basket, les sports de combat, l’athlétisme) nous montrent qu’à la différence de la culture, de l’économie ou de la politique, le sport peut fonctionner comme un ascenseur social. Le sport développe aussi des formes de sociabilité formelle, fait adhérer à des règles, intègre des jeunes dans des structures associatives, mais les fait-il participer à la citoyenneté ? Crée-t-il réellement du lien social ou des compétences sociales que l’on pourrait transposer dans la vie « ordinaire » ou dans d’autres espaces comme les banlieues, l’école, les espaces professionnels ? Depuis 1998, « l’intégration par le sport » devient progressivement une thématique largement politisée et médiatisée qui nous conduit, toutes et tous, à avoir un avis sur la question mais aussi à reproduire des stéréotypes. La médiatisation du sport de haut niveau a largement contribué à construire notre vision de l’intégration des immigrés ou des français issus de l’immigration. C’est ainsi qu’une nouvelle figure médiatique apparaît dans les années 90 : « l’immigré qui a réussi à s’intégrer par le sport» !
Pourtant, si l’on prend du recul, tout au long du XXe siècle, on remarquera que le sport a servi conjointement, explicitement ou implicitement, l’intégration et l’exclusion : tantôt au service de l’élitisme aristocratique et bourgeois (le mouvement sportif à ses origines), du racisme (par exemple sous le gouvernement de Vichy en France ainsi que l’Allemagne ou l’Italie des années 30, mais aussi actuellement au PSG ou dans les clubs italiens), de la domination masculine et de l’exclusion sociale ; tantôt au service de la démocratisation des loisirs (sous le Front Populaire, par exemple) et de l’insertion des plus défavorisés (avec, par exemple, les dispositifs sportifs mis en place par les collectivités territoriales dans les banlieues).
Ainsi, le sport n’a pas toujours fonctionné comme un ciment républicain à destination des populations migrantes. On pourrait penser que tout au long du XXe siècle, la France (pays d’Europe qui a connu les plus grands mouvements d’immigration) aurait « naturellement » intégré des sportifs issus de l’immigration (italiens, arméniens, polonais, algériens, …). Il est vrai que les trois joueurs français les plus charismatiques de l’après-guerre sont issus de l’immigration. Raymond Kopaszewski (dit Kopa), Michel Platini et Zinedine Zidane symbolisent le succès de la variante sportive du creuset français et rappellent l’influence dans le sport de trois des principaux courants migratoires. La carte du football se calque souvent sur celle du travail immigré et ses contingents de population fourniront à l’Equipe de France un pourcentage de joueurs naturalisés, variable selon les arrivées et les générations.
Or, cette mise en avant de footballeurs vedettes et célèbres issus de l’immigration cache une autre réalité : exceptés les quelques sportifs vedettes qui ont obtenu une reconnaissance sociale grâce au sport, à leur arrivée, historiquement, peu d’immigrés accèdent aux clubs sportifs du pays d’accueil. Et s’ils pratiquent une activité sportive (souvent le football pour les jeunes adultes), ils le font, dans un premiers temps, dans une structure de type « communautaire ».
Enfin, en proposant majoritairement des activités de compétition destinées aux jeunes les plus turbulents ou violents (le football ou les sports de combat), on tend aussi à renforcer les logiques de défi et de l’exploit guerrier (déjà intériorisées) qui produisent des effets « pervers » . Ainsi, la volonté politique d’intégrer prioritairement des adolescents et des jeunes hommes par le sport afin d’éviter la rébellion la plus visible (vandalisme, violences physiques notamment) a aussi progressivement entraîné une exclusion des filles et des jeunes femmes et, du coup, a renforcé le processus de masculinisation de l’espace public tout au long des années 90. Que ce soient dans les équipements municipaux de proximité, les clubs de quartier, les gymnases ouverts en soirée ou dans le cadre des animations d'été organisées dans les quartiers à partir des années 90, les filles étaient généralement minoritaires, voire absentes et en tout cas, toujours reléguées à des fonctions et des activités conformes à leur place présumée (danse et activités d’_expression, voire supportrices des garçons). Or, d’après une enquête récente du Ministère des Sports, c’est déjà dans les milieux sociaux les moins favorisés que les jeunes pratiquent le moins d’activités sportives, le phénomène étant particulièrement marqué chez les filles. Au-delà des seuls freins financiers ou traditionnels à la pratique féminine, le développement de nouveaux freins culturels à caractère « communautaire » ou religieux constaté dans les quartiers sensibles entraîne une lente exclusion sportives des jeunes filles. Alors que 51% des filles pratiquent le sport en France, seulement 32% le font en zones d’éducation prioritaire (ZEP) ; dans ces territoires, les installations sportives sont utilisées quasi-exclusivement par les garçons, les « nouveaux sports de rue » sont essentiellement masculins et les dispenses d’EPS (en natation notamment) sont de plus en plus fréquentes pour les filles.
Le sport possède effectivement une capacité à attirer des jeunes (et notamment des garçons) et sa forme compétitive propose une forme de sociabilité spécifique que l’on peut utiliser, à condition de développer une vraie citoyenneté associative et une vraie mixité sexuelle. Mais on s’aperçoit aussi que, finalement, ce n’est pas le sport qui intègre mais la possession d’un capital scolaire et social, le travail et la participation citoyenne (dans les associations, syndicats, partis politiques, mouvements d’éducation populaire) ; le sport n’étant qu’un atout supplémentaire, un espace d’épanouissement, une activité permettant de préserver la santé (et lutter contre l’obésité) et un droit pour toutes et tous, que l’on soit ouvrier, retraité, chômeur ou médecin.
par William Gasparini, membre d’Attac, de l’UFAL 67 et de PRS 67